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Pas de culture sans artiste

6 Juin 2016

Allocution de Sophie Prégent, Louis-Georges Girard et Jack Robitaille dans le cadre de la consultation publique en vue du renouvellement de la politique culturelle du Québec


Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais vous présenter l’Union des artistes.

Au sein de l’UDA, nous sommes 8 400 membres : acteurs, chanteurs, animateurs et danseurs. À croire en notre capacité à prendre nous-mêmes des décisions pour nous-mêmes. Soutenu par le travail d’une centaine de personnes au quotidien. C’est-à-dire quatre-vingt employés et une vingtaine d’élus.

Comme principal regroupement d’artistes, nous prenons part à la réflexion et au dialogue collectif sur l’art et sur la culture.

C’est la raison de notre présence aujourd’hui.

* * *

Sous le leadership de Sophie et du Comité de direction, l’Union a entrepris une grande réflexion sur la contribution de la culture et sur le rôle des artistes dans notre société.

Ça fait bientôt deux ans que nous avons entrepris cette démarche.

Nous avons pris l’initiative d’engager le dialogue, non seulement à l’intérieur de notre propre milieu, mais aussi avec des représentants de différents secteurs économiques et de la finance ainsi que de différents mouvements sociaux.

Nous avons mené un large sondage, avec le soutien de Léger Marketing, dont les résultats ont été largement diffusés et commentés… et même repris dans les documents préparatoires de cette consultation.

Dans notre mémoire, nous faisons cinquante recommandations autour de quatre grands piliers :

Premièrement, soutenir les artistes

On doit placer l’artiste au cœur de la politique culturelle et soutenir son rôle en tant que créateur.

Deuxièmement, encourager la création originale d’ici

Il faut accroitre nos efforts pour soutenir la création québécoise dans toute sa diversité.

Troisièmement, créer des synergies entre les artistes et la société civile

Donc, affirmer la place des artistes en dehors des frontières des activités strictement artistiques et culturelles.

Et finalement, améliorer l’accès à la culture

Pour avoir un secteur artistique et culturel prolifique qui contribue au rayonnement du Québec, il faut permettre aux artistes de rester en mouvement et de voyager. Pour aller à la rencontre du public partout – au Québec, au Canada et à l’international. Pour aller à la rencontre des autres créateurs, des autres tendances. Pour inspirer d’autres artistes à venir nous présenter leur travail ici.

* * *

Je crois qu’il est important que la réflexion collective sur la politique culturelle ne perde pas de vue l’essentiel.

En tant que regroupement d’artistes, nous défendons la place de ce qu’il y a de plus beau dans l’humain. C’est notre apport au monde dans lequel on vit.

Dans l’art, il y a le beau. L’éclairage positif et émouvant que l’on porte sur les choses qui nous entourent.

Dans l’art, il y a le sensible. Il y a cette histoire, ce texte, ce prétexte qui prend un détail pour rejoindre quelque chose d’universel.

Dans l’art, il y a le populaire. Un bagage de références communes que l’on partage au quotidien.

Dans l’art, il y a le subversif. Ce questionnement incessant de nos valeurs, de nos travers et de nos faiblesses dont le but ultime est de nous pousser à être meilleurs.

Dans l’art, il y a l’avant garde. Ces courants qui devancent et révèlent une transformation de notre monde et du regard qu’on porte sur ce monde.

Dans l’art, il y a la culture. Ce ciment qui fait d’une communauté humaine un peuple, avec son histoire, son patrimoine, son identité et sa créativité.

* * *

Nous avons été impressionnés par l’ambition démontrée dans la préparation de cette consultation, par la volonté affichée d’ouvrir « un nouveau chapitre culturel pour le Québec ».

Pourtant il me semble que quelque chose manque.

Que ce soit dans les huit grands principes énoncés en préambule ou dans le libellé des sept grands thèmes, on ne retrouve nulle part les mots « art » ni « artiste ».

Comme si on parlait du corps humain sans parler de son cœur.

C’est ce constat qui a inspiré le titre de notre mémoire « Pas de culture sans artiste ».

* * *

Or les artistes exercent leurs métiers dans un contexte de plus en plus difficile et, en grande majorité, nous ne vivons pas de notre art.

Dans les faits, parmi nos membres, près des trois quarts touchent moins de 16 mille dollars par année pour leur travail artistique.

La passion et la reconnaissance sont sans aucun doute le moteur qui nous amène à devenir des artistes. Mais il faut pouvoir en vivre si on veut le rester.

C’est vrai dans la grande région de Montréal, mais c’est encore plus vrai en région. 

Il n’y a pas de culture sans artiste.

* * *

La dématérialisation des œuvres et son impact sur la création est un sujet qui fait de plus en plus souvent les manchettes : les artistes travaillent mais les revenus sont captés par les nouvelles plateformes de diffusion, soit disant « gratuites ».

Il est temps de trouver un nouvel équilibre économique pour que les artistes qui donnent vie à ces plateformes – je pense entre autres aux chanteurs – soient rémunérés pour leur travail. Il y a différents modèles sur la table. Nous en parlons dans notre mémoire.

* * *

Ultimement, c’est l’existence même d’une production artistique locale qu’il faut protéger.

Avoir des productions qui nous ressemblent, c’est important. Avoir des productions en français, c’est important. Avoir des productions en français d’ici, c’est important.

Pourquoi? Parce que ça parle de notre réalité. Jouant un double rôle de miroir et de précurseur, la création d’ici en français constitue l’essence même du travail des artistes.

Il n’y a pas de culture sans artiste.

* * *

Nous avons, ensemble, un défi important à relever, celui de la diversité. Nous en parlons dans notre mémoire. Nous parlons d’un « nouveau » défi.

Et pourtant… C’était déjà une préoccupation de la Politique culturelle de 1992. Une déclaration de l’Union des artistes à ce sujet y figure même en exergue.

Or, les choses n’ont pas avancé autant que nous l’aurions souhaité. Franchement, nous sommes en retard.

Bien sûr, nous sommes uniques en Amérique. Mais parce que notre identité évolue et se transforme, il faut donner une voix à cette diversité qui est déjà notre quotidien. Pour qu’elle se reflète sur nos scènes et à nos écrans. Pour qu’elle soit mieux comprise et mieux acceptée. Pour qu’elle soit perçue comme enrichissante. Comme un plus. Et surtout pour éviter qu’un pan entier de notre société ne développe ses propres intérêts en parallèle.

Il n’y a pas de culture sans artiste.

***

Au quotidien, on utilise souvent l’expression anglaise « to think outside the box ».

« Penser à l’extérieur de la boite », ça s’apprend.

Et ça commence en faisant une plus grande place à la culture et aux arts à l’école.

L’utilité directe de l’art est une question qui anime les philosophes depuis l’antiquité… et certains animateurs de radio populistes en débattent encore aujourd’hui. Pourtant c’est bien connu, l’art contribue à la persévérance scolaire, à l’amélioration des résultats et au développement des compétences de générations d’élèves.

Développement durable, santé publique, énergie, nouvelles technologies, médecine, physique quantique. Tous les secteurs cherchent des talents qui démontrent leur capacité à faire preuve de créativité et d’imagination.

Soutenons les enseignants dans leurs efforts pour faire de la place à la culture et aux arts à l’école et nous aurons déjà fait un pas dans la bonne direction.

* * *

Sur un plan strictement économique, l’industrie culturelle est un puissant moteur pour notre croissance.

À l’échelle du Québec, Statistique Canada évalue le poids du secteur culturel québécois à 3,4 % du PIB en 2014. Cela représentent juste un peu moins de 12 milliards $ en contribution directe pour un total de plus de 150 000 emplois. À l’échelle métropolitaine, on parle de 6 % du PIB.

C’est énorme.

Les répondants à notre sondage affirment à 65 % que les arts et la culture apportent une contribution économique significative à la société québécoise.

Plus le secteur culturel est présent, plus on réussit à attirer une main d’œuvre qualifiée et mobile. Et plus on réussit à attirer des investissements privés en raison de la présence d’une masse critique de travailleurs qualifiés : un cercle vertueux.

Il n’y a pas de métropole sans culture. Il n’y a pas de capitale sans culture. Il n’y a pas de région forte sans culture.

Il n’y a pas de culture sans artiste.

* * *

Deux derniers chiffres tirés du sondage Léger :

  • 65 % des Québécois pensent que le financement des arts et de la culture est un investissement et pas juste une dépense
  • 78 % des Québécois pensent qu’il est important ou très important que l’État finance les arts et la culture au Québec.

Nous avons la responsabilité de réfléchir ensemble sur les moyens à mettre en œuvre pour protéger, promouvoir et développer nos artistes et la culture.

Vous avez notre mémoire et nos 50 recommandations en main.

Nous sommes ici pour répondre à vos questions.

* * *

Merci.