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Les auditions, une relation amour-haine

29 Mai 2019

Pour être bien franc, je n’aime pas vraiment les auditions. J’en ressors rarement grandi ou en état de plénitude totale. Courageux sont ceux et celles qui peuvent prétendre le contraire. Courageux ou masochistes, ça reste à voir! Blague à part, l’audition est un processus qui est très ingrat de nature. Et pourtant, nous y tenons beaucoup, nous en voulons même encore plus. Et avec raison, d’ailleurs. L’Union réfléchit constamment à trouver des façons d’améliorer l’accès au travail. Elle travaille à convaincre les instances de l’importance et de la richesse de faire passer des auditions et cherche à mettre en place des outils pour faciliter le tout. Mais pour notre propre bénéfice, il est peut-être bon de se rappeler à quel point c’est un processus exigeant. Se rappeler que l’audition n’est pas une route avec une destination garantie. Comme le plus grand contrôle, nous l’avons sur nous-mêmes, est-il possible de donner encore plus le goût aux producteurs de nous recevoir en audition? Peut-être que oui, si, comme moi, vous croyez au pouvoir de l’attitude.

Quelques statistiques

En cette période de lancements de saison théâtrale, j’étais curieux de savoir si nos théâtres institutionnels à Québec avaient fait des auditions pour garnir les distributions de la prochaine année. Je me suis donc permis de communiquer avec Michel Nadeau, directeur artistique du Théâtre de la Bordée et Anne-Marie Olivier, directrice artistique et codirectrice générale du Théâtre du Trident, qui m’ont transmis ces informations avec grand plaisir. Elles sont d’ailleurs bien intéressantes et révélatrices de la belle vitalité de notre milieu théâtral.

À la Bordée, Michel m’a dit qu’il a reçu une dizaine de personnes en audition. Anne-Marie, de son côté, m’a confié avoir reçu plus de 80 comédiens et comédiennes en audition au Trident. Elle a également souligné qu’il est primordial pour elle que chaque audition en soit une vraie, pas une audition pour bien paraître, pas une audition pour remplir un quota. Chaque audition est faite, car il y a un rôle à distribuer au bout du compte. Chaque audition est faite pour découvrir un ou une interprète, pour confirmer une idée ou une envie ou encore pour se faire surprendre.

Il faut tout de même mettre ces chiffres en perspective. Au Trident, il y a plusieurs spectacles à grand déploiement, avec de grandes distributions pour occuper la vaste scène. Il est normal qu’il y ait davantage d’auditions (80), puisqu’il y a davantage de rôles (46). Michel de son côté aime donner une deuxième vie à un spectacle qui a été créé ailleurs (à Premier Acte par exemple) ou qui a été en résidence et qui a déjà des étapes de travail de complétées (lecture, labo, etc.). On pense ici à Hope Town ou à Made in beautiful (La belle province). Dans ces situations, les équipes sont souvent déjà complètes. Les coproductions (comme Lentement la beauté) sont aussi un contexte particulier. Il faut donc considérer cette dizaine d’auditions de la Bordée à la lumière de ce qui précède, en sachant qu’il y avait seulement 14 rôles à distribuer sur les 3 productions originales de la compagnie.

Le pouvoir de l’attitude

Je me permets de poursuivre la réflexion à tendance philosophique que j’ai amorcée en début d’article. Les auditions, quel processus étrange! Qui soulève bien des réactions parmi parents et amis pour qui l’idée de passer des entrevues d’embauche chaque année, chaque mois, chaque semaine même est à la limite du concevable et de l’acceptable. C’est même prouvé que de se soumettre aussi régulièrement au jugement des autres pour avoir du travail, de se frotter quotidiennement au refus, au rejet, est difficile et exigeant, voire dommageable. On s’investit beaucoup dans une audition. On investit du temps, de l’énergie, on y sacrifie une partie de notre intimité (nos émotions) sans aucune garantie de résultat, bien souvent pour rien du tout. Personnellement, j’aime à me rappeler régulièrement qu’une audition n’est pas la vérification de mon talent, mais plutôt une envie de tester, un essai concret, un « qu’est-cé ça donnerait si… ». J’oserais avancer qu’il ne faut pas voir en l’audition un espoir de travail. L’espoir déçoit trop souvent. Voyons-y une opportunité de rencontre. Une graine qu’on plante. Pour un avenir rapproché ou plus lointain. Ne nous laissons pas décourager par un refus. Car, au fond, ce n’est pas tant un refus ou un désaveu à notre endroit. C’est bien souvent une envie, un coup de foudre pour un ou une de nos collègues. Rappelons-nous qu’une bonne ou une mauvaise performance en audition n’est pas toujours ce qui en déterminera le résultat. Visons un peu plus de détachement. Travaillons à un peu plus de détente et donc de disponibilité. Même si plusieurs ont à cœur d’en faire un moment agréable et ludique, beaucoup installent un climat froid et rébarbatif. Combattons-le par un sourire, une humilité et un partage communicatif. Malgré les grandes difficultés de vivre de notre métier, nous gagnerons à détacher les auditions de notre envie, notre besoin de travailler. Pour qu’elles soient simplement ce qu’elles sont, un avant-goût de nous-mêmes.

Si le cœur et le clavier vous en dit, je vous invite à me faire part de vos propres pensées, réactions et commentaires en m’écrivant à jmgirouard@uda.ca.

Au plaisir de vous lire ou de vous croiser.

Jean-Michel Girouard
Vice-président, Québec
© Vincent Champoux


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