Vous êtes ici

Partager sur

Les artistes, beautés et contradictions

27 Juin 2019

Avant de vous laisser vous lancer dans l’été et avoir les yeux rougis par le chlore et les épaules brunies par le soleil, je me permets encore de partager quelques réflexions sur notre métier, notre condition d’artiste et nos liens avec notre Union. Il faut croire que j’y prends goût!

J’y réfléchis depuis un certain temps et maintenant que j’ai les deux pieds dans l’Union, j’oserais même dire les deux pieds jusqu’aux coudes, ça me frappe encore plus : l’Union des artistes est remplie de contradictions. Parce que nous, artistes, nous sommes remplis de contradictions. Et c’est bien la beauté de la chose.

Pour mieux comprendre la machine UDA, comparons son fonctionnement à celui de notre cerveau. Ce dernier est composé de l’hémisphère gauche, pragmatique, analytique, logique. Et de l’hémisphère droit, créatif, émotif, intuitif. C’est la même chose à l’Union. Son hémisphère droit, c’est nous, ses artistes, son essence même. C’est l’art et la culture, c’est le désir de création, le désir d’exprimer la beauté du monde, c’est la poésie d’un spectateur qui, chez lui ou ailleurs, est ému, soufflé, transporté.

L’hémisphère gauche de l’Union, c’est le monde du droit du travail, cette jungle de lois, de législations et d’ententes collectives où s’aventurent courageusement avocats et spécialistes en relations industrielles. Nous, artistes, êtres humains, sommes sans cesse tiraillés entre notre raison et notre passion. Étant à notre image, l’Union des artistes l’est tout autant. À l’UDA, nous tentons de gérer l'ingérable, de réglementer l'irréglementable, de matérialiser le rêve. Beau défi! Cette dichotomie crée des situations, des problématiques complexes où tout n’est jamais blanc ou noir. Lorsqu’on s’y attarde avec attention et discernement, force est de constater que nous sommes au cœur d’une magnifique forêt de nuances et d’exceptions dans laquelle l’équilibre souhaité est plutôt précaire et souvent fragile.

Quelques constats

Il faut prendre conscience et accepter le fait qu’une multitude de réalités différentes composent notre membrariat. Et ce n’est pas un défi facile pour l’Union de représenter fidèlement tout le monde en même temps. Nous, ces quelque 13 000 artistes, formons un groupe extrêmement hétérogène. Certains gagnent beaucoup beaucoup d’argent, d’autres très très peu. Certains sont tellement occupés qu’ils se plaignent de travailler tout le temps, alors que d’autres le sont si peu qu’ils se plaignent de ne travailler jamais. Certains refusent des contrats superflus, alors que d’autres doivent avoir un emploi, une carrière parallèle. Certains ont le luxe de choisir ce qu’ils feront ou ne feront pas, alors que d’autres sont loin de choisir et prennent tout ce qui passe. Certains sont connus à travers le Québec et même parfois à travers le monde, alors que d’autres existent à peine, artistiquement parlant, aux yeux de leurs voisins ou de leur entourage.

Chaque artiste, d’un bout à l’autre de ces spectres, a pourtant sa place à l’UDA. Il faut admettre et accepter que nous sommes en contradiction les uns par rapport aux autres. Nos besoins, nos visions, nos réalités se contredisent, se confrontent, cohabitent. Et l’envie de toucher, d’émouvoir, de raconter nous unit.

Aucun artiste (du moins je n’en ai jamais croisé) ne fait ce métier par désir de se remplir les poches. Même lorsqu’on en gagne beaucoup, la motivation profonde est ailleurs. Nous devenons artistes, nous le restons par passion, par désir d’exprimer notre vision du monde, par désir de toucher les gens. Mais se consacrer ainsi à son art demande du temps, du dévouement. En faire un métier, être artiste professionnel, c’est vouloir faire de l’art à temps plein, donc pour payer son loyer, ses factures et des vacances avec sa famille. Dans une même semaine, il n’est pas rare de se battre pour des projets que nous ferons pratiquement de façon bénévole et de lever le nez sur certains contrats qui ne paient pas assez. Nous sommes en contradiction avec nous-mêmes, avec nos motivations profondes.

Pour moi, prendre conscience de nos contradictions, c’est un pas dans la vérité crue, c’est un pas vers l’humilité nue. Que ces pas soient les premiers d’une série qui nous mènera, je l’espère, sur les chemins de la sérénité. Ou au moins sur le bord d’une piscine bien fraîche tout près d’une coupe de rosé bien froid.

Bon été!

Jean-Michel Girouard
Vice-président, Québec
© Vincent Champoux


Pour consulter toutes les nouvelles de Québec