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Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF)

4 Novembre 2016

Allocution prononcée par Sophie Prégent à l'occasion d'un séminaire sur la diversité des expressions culturelles à l'ère du numérique *


Bonjour mesdames et messieurs les dignitaires,

Dans tout ce qui nous unit, la Francophonie est une illustration de la diversité culturelle. Aujourd’hui, je suis fière et heureuse de faire partie de cette assemblée. Merci de m’avoir invitée.

Le français est notre point commun. Il est un ancrage culturel qui nous rejoint, qui nous permet de communiquer par-delà nos différences et une spécificité que nous devons défendre. Pourtant les mêmes mots n’ont pas toujours le même sens, selon notre histoire, selon nos références, selon nos usages bref, selon notre culture.

* * *

Je me présente. Sophie Prégent. Je suis comédienne. Je suis aussi présidente de l’Union des artistes, un syndicat qui rassemble 8 500 artistes et qui défend leurs intérêts en négociant avec les producteurs, les diffuseurs et les gouvernements.

Depuis notre création, il y a tout près de 80 ans, l’UDA participe à la réflexion et au dialogue collectif sur l’art et sur la culture.

En tant que regroupement d’artistes, nous défendons la place de ce qu’il y a de plus beau à mon sens : l’art et l’expression de notre humanité. C’est notre apport au monde dans lequel on vit.

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Vous connaissez peut-être les particularités de la culture québécoise. Souvent représentée sous les traits de sa majorité blanche et francophone, elle est aussi composée de liens avec les communautés autochtones, de sa relation d’amour-haine avec les anglophones et enrichie de plusieurs vagues d’immigration qui ont complexifié et bonifié notre identité commune au cours des dernières générations.

Nous nous battons chaque jour, pied à pied, pour protéger le fait français et la survie de notre culture et de notre création artistique sur un continent dominé par la production américaine qui considère le Canada comme un marché intérieur.

Il y a plus de 320 millions d’habitants aux États-Unis. Nous sommes 36 millions au Canada, parmi lesquels on compte à peine 10 millions de francophones dont 7 des 8 millions de québécois… On ne joue pas à armes égales sur un marché encore plus mondialisé à l’heure du numérique.

Oui, tout ce que l’on regroupe sous le terme « numérique » transforme notre façon d’incarner, de diffuser, de trouver ou de « consommer » l’art.

Mais au-delà de la question des marchés, nos créations doivent rester pertinentes et parler de ce que nous sommes aujourd’hui.

Parce qu’on ne peut pas s’attendre à ce que les géants de la production et de la diffusion, qu’ils soient américains ou autres, nous laissent de l’espace. Nous devons prendre notre place, la revendiquer, la mériter.

* * *

Ainsi, nous avons besoin de protéger notre création et notre « exception culturelle ». Nous devons aussi voir dans ces transformations une opportunité d’un plus grand échange entre les cultures. Et quand on regarde des œuvres qui nous arrivent de partout dans le monde, qu’on partage une émotion, un rire, un savoir, qu’on découvre des créateurs et des talents d’ailleurs qui nous poussent à réfléchir, on comprend que l’exception culturelle n’est pas un repli identitaire.

C’est une façon de créer les conditions favorables à la circulation d’une offre diversifiée et ouverte, et à la survie des créateurs confrontés à des industries globalisantes.

Oui, dans ce contexte, nous avons besoin de la protection de nos États et des accords internationaux pour garantir un espace d’expression à nos artistes, pour soutenir financièrement leurs projets et leur diffusion. Bref, pour exister.

* * *

Ce n’est pas nouveau. Remontons le temps. Il y a 20 ans l’UDA était déjà à l’avant-garde sur ce sujet. Mon prédécesseur, Pierre Curzi – qui a d’ailleurs siégé à cette Assemblée nationale – a participé à la création de la Coalition pour la diversité culturelle.

À l’époque Pierre déclarait : « La diversité culturelle est un droit fondamental de l’humanité et les États doivent en assurer la sauvegarde et la promotion ».

Vingt ans plus tard, cette déclaration est toujours d’actualité.

Elle est même encore plus d’actualité alors que les quotas, les programmes de soutien à la création, à la production et à la diffusion ont démontré leur pertinence et leur efficacité. Sans eux, il n’y aurait pas eu de Robert Lepage, de Céline Dion ou de Xavier Dolan. Il n’y aurait pas la scène vibrante qui foisonne aujourd’hui au théâtre, au cinéma, à la télévision, en musique, en danse et jusqu’aux arts du cirque.

* * *

Avoir des productions qui nous ressemblent, c’est important. Avoir des productions en français, c’est important. Avoir des productions en français d’ici – quel que soit le « ici » – c’est important.

Pourquoi? Parce que ça parle de notre réalité.

Les artistes construisent une projection qui est l’occasion d’aimer, de comprendre, de critiquer ou de remettre en cause notre société de façon constructive et collective.

Ils jouent un double rôle de miroir et de précurseur qui constitue l’essence de la créativité qu’incarnent les artistes. Ils captent l’air du temps, lui donnent corps et en deviennent la locomotive.

* * *

J’étais il y a quelques semaines à Sao Paulo au Brésil pour participer au congrès de la Fédération internationale des acteurs sous le thème « Acting for diversity ».

Ce que j’y ai entendu et partagé avec mes collègues était inspirant!

La diversité c’est d’abord l’existence de sa propre voix, de chacune de nos cultures dans ses caractéristiques uniques.

Mais la diversité c’est aussi l’accès à la multiplicité des autres voix, dans ce qu’elles ont de différent et d’universel. On a soif de faire vivre l’expression artistique de notre propre pays mais aussi de découvrir celle des autres. De découvrir l’autre. De remarquer l’autre. De concevoir l’autre.

J’ai le même désir que le Québec partage avec vous les œuvres de Denys Arcand, de Léa Pool ou de Jean-Marc Vallée que de découvrir celles de Mira Nair1, de Lazlo Nemes2 ou de Jacques Audiard3.

L’émergence du cinéma africain qui occupe une place de plus en plus importante dans les festivals est d’ailleurs un signe très encourageant de la mobilité des œuvres.

Il y a un autre aspect à la diversité. C’est la représentation de nos propres diversités. Offrir dans l’art une représentation équitable et tangible des hommes, des femmes, des personnes de différentes origines, de différentes couleurs, de différents âges, de différents accents, de différentes confessions, aussi bien que des hétérosexuels, des lesbiennes, des gais ou des transgenres.

C’est un défi pour le Québec aujourd’hui. C’est la clé de la vitalité de notre scène artistique de demain. Et, franchement, dans ce dossier, tout reste à faire.

Parce que notre identité évolue et se transforme, il faut donner une voix à cette diversité qui est déjà notre quotidien pour qu’elle se reflète sur nos scènes et sur nos écrans. Il reste beaucoup à faire pour que cette diversité soit mieux comprise et mieux acceptée. Beaucoup à faire pour qu’elle soit perçue comme enrichissante, comme un plus. Et surtout pour éviter qu’un pan entier de notre société ne développe ses propres intérêts en parallèle. Pour éviter que ces nouveaux Québécois ne se détournent de nos créations.

En tant qu’artistes, nous avons la responsabilité de dépasser nos propres réflexes normatifs pour offrir une représentation de la réalité qui soit diverse et inclusive.

Un exemple : la première série de Star Trek, dans les années 60. Dans une Amérique qui pratiquait encore la ségrégation, en pleine guerre froide, la série présentait un équipage incluant une femme noire dans un poste de pouvoir parmi ses collègues aux origines diverses. La comédienne Nichelle Nichols4 a pensé quitter la série après la première saison pour retourner jouer à Broadway, mais c’est Martin Luther King qui l’a convaincue de rester. Il lui aurait dit : « Pour la première fois, nous sommes présentés à la télé comme nous devrions l’être tous les jours, intelligents, valeureux, beaux. Des gens qui peuvent chanter, danser et aller dans l’espace. Des gens qui peuvent être avocats ou enseignants. Ce rôle n’est pas un rôle de noir. Ce n’est pas un rôle de femme. C’est un rôle égal ».5

Elle était la première femme noire à ne pas avoir un rôle stéréotypé, catalogué, étiqueté. C’était important.

50 ans plus tard, c’est encore un enjeu.

Nous avons le devoir de dépasser les stéréotypes pour illustrer le monde d’une façon plus juste, plus sensible, plus pertinente.

Quand on trouve cet équilibre, la particularité touche l’universel. Le spectateur peut se projeter dans cette autre réalité qui lui parle au-delà des différences culturelles.

* * *

Le thème de cette journée est la diversité culturelle à l’heure du numérique, j’ai beaucoup parlé de diversité culturelle.

Le numérique maintenant.

Les mille et une possibilités de l’écosystème numérique peuvent être de formidables outils de diffusion et de promotion.

Dans les faits, les artistes tirent parti des nouvelles technologies pour créer autant que pour diffuser et promouvoir leur travail. Dans les faits, les artistes et les créateurs inspirent le changement, l’innovation, le progrès.

Des artistes peuvent faire découvrir leur travail et se créer des opportunités qui n’existaient pas avant.

Mais il est indispensable de trouver un nouvel équilibre économique pour que les artistes qui donnent vie à ces plateformes soient rémunérés pour leur travail. Il y a différents modèles sur la table. Chaque pays va faire ses choix, doit faire ses choix sans attendre les autres, car c’est à force d’agir, de s’adapter tout en observant ce que chacun fera de mieux que de nouveaux modèles se mettront en place.

Si nous voulons protéger la diversité culturelle, nous avons le devoir d’agir.

Écouter de la musique ou des films en ligne, ce n’est pas gratuit. On paie des fournisseurs d’accès internet pour recevoir ces contenus. On pourrait imaginer une contribution de ces fournisseurs pour soutenir la création d’ici : mettre sur pied une redevance culturelle.

La révolution apportée par des plateformes comme Netflix pose aussi des questions importantes sur la protection de notre exception culturelle. La solution passera-t-elle par une redevance culturelle, par une portion de contenus provenant du pays de diffusion? La question doit être posée et débattue.

C’est à chacun d’entre nous d’agir, pour offrir de nouvelles plateformes d’expression et de diffusion qui mettent en valeur le travail des artistes et des créateurs. Pour que les œuvres soient accessibles au plus large public. Mais aussi pour que les droits et les revenus des artistes soient protégés contre le piratage ou la simple exploitation légale mise en place par des gestionnaires de contenus qui abusent d’un monopole.

C’est un problème qui dépasse les frontières.

Le numérique offre la possibilité d’ouvrir un espace rassembleur, une véritable passerelle entre les cultures et un levier politique à l’échelle internationale. Pour l’instant, ça ne l’est pas ou pas suffisamment. Et pas de la bonne façon!

Mais ça pourrait l’être. Avec de la volonté. La nôtre. Combinée à la vôtre.

Merci.

 


1. Réalisatrice indo-américaine du récent Queen of Katwe, co-production sud-africaine et américaine, à l’affiche en ce moment

2. Réalisateur hongrois du Fils de Saul, Oscar du meilleur film étranger 2016 et Grand prix au Festival de Cannes

3. Réalisateur français de Dheepan qui a marqué avec son récit sur des réfugiés en France.

4. Prononciation, comme Michelle avec un « n », exemple dans l’entrevue ici : https://www.youtube.com/watch?v=DIF03TFbP4A

5. https://www.washingtonpost.com/news/arts-and-entertainment/wp/2015/07/31/how-martin-luther-king-jr-convinced-star-treks-uhura-to-stay-on-the-show/


* Note : Sophie Prégent a prononcé cette allocution dans le cadre d'un panel intitulé Les effets du numérique sur le rayonnement de la culture et sur le marché de la culture : enjeux et perspectives dans la Francophonie auquel participait également M. Luc Fortin, président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) et Mme Monique Simard, présidente et chef de la direction de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). Ce panel était animé par M. Matthieu Dugal, animateur à la radio et à la télévision.