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Un artiste

1 Mars 2014
Sophie Prégent
Mars 2014
 

Qu’est-ce qu’un artiste? Un vrai.
C’est une question qu’on me pose très souvent. Encore plus depuis que je suis présidente.


Qu’est-ce qu’un artiste?
Qu’elle est la différence entre un artiste et une vedette...
Détestable question.
Il y en a une?
Est-ce que chanter fait de nous un chanteur?
Danser fait-il de nous un danseur?
De jouer?
Je ne peux pas répondre.
Je ne sais pas.
Certains nommeront le talent.
Alors, tout réside en cela? Le talent? La sensibilité?
Très discutable, le talent. Vous pouvez trouver cet artiste très talentueux, moi pas du tout.

Avons-nous tort ou raison...
La réponse est plus complexe que cela.
Faut-il en vivre pour se dire artiste?
Ouf.
Trop réducteur comme argument. Cela signifierait que l’on mesure l’artiste à son compte en banque. Quand on voit les coupes, les difficultés à être entendus de nos gouvernements, l’argent de plus en plus rare et l’absence de travail, laissons ces définitions à nos « beaux-frères » (pas les miens bien sûr!) qui conçoivent mal notre métier et à qui nous devons expliquer dans le temps des fêtes ce que l’on fait de nos grandes journées, à part pelleter des nuages et parler de nos émotions...
Et quand on « réussit », alors on devient des entrepreneurs. Bravo.
Des vedettes (nous y voilà). On n’est donc plus des artistes. Tout le monde sait que c’est impossible de pouvoir faire les deux ! Ce sont des langages trop différents, étrangers. Le mythe persiste...
De complexe, on passe à « compliqué ».

Mon fils est, je ne vous apprends peut-être rien, autiste. Tous les ans, pour remplir les coffres de son école spécialisée, nous faisons un encan. Il y avait une tradition, il n’y a pas si longtemps encore, que j’aimais bien. On demandait aux enfants de l’école de peindre, sur une toile blanche, un tableau. Ce qu’ils voulaient. Ou, dans bien des cas (celui de mon fils), ce qu’ils pouvaient. Vous auriez été surpris de voir le résultat! Ces enfants possèdent en eux un tel degré de liberté, une telle absence de censure que les tableaux étaient pour la plupart pour ne pas dire tous réussis! Quelques-uns même absolument magnifiques. Et je n’exagère pas. Il y avait dans ces tableaux une vie, une leçon de vie peut-être même, une inconscience extraordinaire, une souplesse, un élan tel qu’il était absolument impossible de rester froid devant ces oeuvres, sachant que ces enfants s’étaient exprimés avec grande conviction à travers la toile. Une force, un désir de communiquer, quelque chose de difficile à exprimer, qui partait du plus profond de ces êtres si singuliers. Un mystère pour moi. Aujourd’hui encore, il y a une toile accrochée chez moi, non sans une certaine fascination.

Mais bien que ce soit des oeuvres complètes en soi, je sais que mon fils ne deviendra jamais peintre. C’est un être qui s’exprime à travers la toile d’une façon fabuleuse, et c’est déjà beaucoup.
Alors? La différence?
Réponse d’une mère : j’aime mon fils plus que moi-même, qu’il soit un artiste ou non. Point.
Réflexion :
Les choix.
La démarche, dans toute sa complexité.
Ces années de réflexion, d’intégrité difficile à assumer qu’engendre cette décision de devenir un artiste, quelques fois envers et contre tous et, dans certains cas, nos proches.
Je parle de cheminement.
Je parle de gestes posés en toute conscience artistique, et, de fait, d’assumer ce choix.
Je parle de désir de communiquer, au-delà de tout, une émotion, une idée, un principe, une proposition, une histoire. Un lien.
Je parle de prise de parole maladroite peut-être, efficace parfois.
Je parle aussi de remise en question quand le téléphone se tait et que le compte en banque fond à vue d’oeil.
Je parle du mal à se savoir artiste quand on n’arrive pas à gagner sa vie comme tel et du fait de poursuivre tout de même la route parce que la remise en question aussi fait partie de la démarche, cruelle vérité.
Je parle du doute.
Je parle de pauvreté.
Je parle d’inquiétude, de faux pas, de prises de position, de suggestions artistiques, bonnes ou mauvaises.
Je parle d’erreurs.
Je parle d’échecs.
Je parle de « c’est pourri, j’efface tout et je recommence ».
Je parle du succès inattendu tout à coup qui change le cours d’une vie, et possiblement l’artiste qu’on est, et celui qu’on deviendra après.
Je parle du genou qu’on pose par terre, épuisé, désespéré, et dépourvu de conviction, et du même qu’on relève par choix, en se disant que rien n’est gratuit dans la vie et qu’il faut se battre pour être entendu, encore une cruelle vérité.
Je parle d’une conscience, un moteur qui pousse à réagir, à ne pas lâcher, à poursuivre, à se relever, à créer de nouveau, à danser, à chanter, à jouer, à faire rire, à faire pleurer, à divertir, à amuser, à toucher, à convaincre, en sachant que oui, ben oui, on cherche tous l’amour, quoi d’autre.

À 20 ans, j’ai choisi, je me suis dit « Moi, je serai une artiste ».
Souvent je me suis remise en question. Toujours j’ai refait mon choix. Sans regret, non sans difficulté. Et bien qu’il y ait une responsabilité qui vienne avec ce choix, il y a aussi – c’est encore ce qui me touche le plus – un sentiment de fierté énorme, une appartenance, qui ne me quittera jamais.
Et cette étonnante chose que nous avons tous en commun, nous, artistes professionnels ou amateurs, vedettes ou non (on s’en fout), quand on se présente humblement devant le public qui décide de notre sort, cette chose que je reconnais en chacun de nous, sans discrimination aucune, et qui s’appelle le courage.
 

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